"Sur internet, personne ne sait que vous êtes un chien", Peter Steiner

« Sur internet, personne ne sait que vous êtes un chien », Peter Steiner

« Sur internet, personne ne sait que vous êtes un chien » nous disait Peter Steiner. Ce dessin, publié dans le New Yorker en 1993, reflétait un climat de grande liberté dans lequel les internautes pouvaient s’exprimer et s’adonner à leurs occupations sans craindre que leur identité ne soit publiquement révélée. Pourtant le développement d’une multitude de programmes de captation des données personnelles, et même de surveillance, implique que désormais il ne faut plus compter là-dessus.

Le réseau informatique d’anonymisation des échanges internet « Tor » ira même jusqu’à affirmer qu’« aucun système anonyme n’est parfait à ce jour ». Tor met ainsi en exergue l’impossibilité relative à maintenir son identité confidentielle.

La technologie informatique, en ce qu’elle place l’individu dans un univers numérique conduit à une perte quasi systématique du contrôle que nous avons des informations nous concernant. Il convient ainsi d’observer que bien souvent des dispositifs de traçage informatique interviennent lors de la consultation de sites internet et tendent à faire ressortir un profil type de l’internaute, profil qui, à terme, mène inéluctablement à une orientation de ses choix et habitudes.

Le profilage informatique et la protection des données personnelles

Les réseaux de communication au public en ligne, que la population utilise massivement, fourmillent de données pouvant potentiellement être captées par les acteurs d’internet. Force est de constater que les nouvelles techniques marketing peuvent, au gré des actions et consultation de site par l’internaute, permettre la collecte de renseignements personnels (âge, sexe, situation familiale, milieu social, centres d’intérêt, déplacements…)

De par ce constat il est aisé d’affirmer que le recoupement de ces informations relatives à l’utilisateur va pouvoir être disséqué, analysé et interprété afin de recréer l’environnement réel d’un individu. Si ce profilage informatique peut être favorable dans certains secteurs, comme celui de la santé, en ce qu’il favorise la prise en charge d’un patient en lui proposant des services adaptés à sa condition, il n’en demeure pas moins que ces mécanismes peuvent porter atteinte au respect de notre vie privée.

L’exploration de données ou « data mining » représente, on s’en doute, un intérêt économique indéniable pour les entreprises commerciales. La technique du ciblage permet ainsi d’isoler un individu afin de le classer dans des catégories prédéfinies. Il s’agit notamment pour les entreprises d’obtenir une connaissance aigue du comportement des internautes afin de pouvoir leur proposer des biens ou des services par le biais d’offres commerciales qui, théoriquement, répondraient en tout point à leur profil.

Plusieurs instruments vont permettre cette classification informatique, qu’ils soient légaux (les cookies, les informations collectées directement par le biais du bavardage des navigateurs) ou illégaux (présence de logiciel espion ou malware qui vont capter des données à caractère personnel). Ces outils sont souvent utilisés à l’insu de l’internaute qui, mal informé ou non informé du tout, n’a pas la possibilité de rectifier une information erronée qu’il aurait transmise.

Eu égard au développement du traçage informatique, l’ordonnance du 24 août 2011 transposant le Paquet Télécom issu de la directive européenne 2009/136 du 25 novembre 2009, est venue encadrer la gestion des cookies. La Commission Nationale de l’Informatique et des Libertés a d’ailleurs rappelé par une recommandation du 5 décembre 2013 que l’utilisation de tels dispositifs est soumise au respect des conditions fixées par l’article 32-II de la loi Informatique et Libertés modifiée. Il s’agit du recueil préalable du consentement de l’internaute pour répondre aux risques croissants d’empiètement sur la vie privée de l’utilisateur. A ce titre, la Cnil Belge a condamné Facebook le 9 novembre dernier : « Facebook bafoue les législations européennes et belges en matière de vie privée ». Le réseau social traite en secret les données sans qu’« aucun consentement ne soit demandé pour le traçage et l’utilisation des cookies. Aucun renseignement ciblé n’est fourni. Les informations disponibles sont vagues et autorisent en fait presque tout ». En effet, des experts belges constataient que Facebook collectait des données personnelles d’internautes par le biais de traceurs, même si ces derniers n’étaient pas utilisateur du réseau social.

La publicité en ligne est ainsi capable de catégoriser les internautes en opérant un espionnage informatique. Par exemple, le clic de l’internaute sur une publicité va fournir des informations qui vont pouvoir être transférées directement à l’annonceur pour lui permettre de diriger ses offres en fonction du profil établi. Les annonceurs peuvent détecter des habitudes de consommation au gré des recherches sur un moteur de recherche et des pages visitées par l’internaute. Chacun a pu faire l’expérience d’une consultation de produits sur un site marchand, produits que l’on va retrouver par le biais d’une bannière publicitaire sur un autre site visité et qui fait écho à une recherche précédente en ligne.

Il existe néanmoins quelques règles permettant de refuser le dépôt de traceur sur le terminal de l’internaute. Il est vrai que la grande majorité des fournisseurs de contenus ont une « politique de confidentialité » prévoyant la possibilité pour l’utilisateur de bloquer et même supprimer ces cookies. Or, la Cnil attire l’attention de l’internaute sur le fait que si cette politique de confidentialité donne l’impression de laisser le choix à ce dernier, ce choix reste en pratique illusoire. En effet, le confort de navigation est tellement impacté (le paramétrage du navigateur permettant de bloquer les cookies rend souvent l’accès impossible à bon nombre de services en ligne, le blocage ou la suppression manuel est évidemment peu pratique) que la plupart des internautes ne contrôlent pas leurs cookies.

La Cnil a pu rappeler à plusieurs reprises que l’analyse des comportements sur internet n’est possible que si l’internaute en a été dûment informé et s’il peut s’y opposer de manière simple et rapide.

Peut-on alors encore prétendre que nos choix de consommation résultent d’une volonté autonome ? L’individualisation inhérente à l’exploration de données conduit paradoxalement à stéréotyper des internautes qui, inconsciemment, sont orientés dans leurs actions et leurs décisions. La construction nébuleuse de nos profils opère une manipulation de nos choix et envies, si bien que l’individu tend à perdre toute notion d’autodétermination qui lui permet d’évoluer et de développer sa personnalité selon ses propres décisions. L’enjeu est donc de permettre à l’internaute de mieux maîtriser la captation de ses données personnelles et ainsi de ne pas laisser le marché économique gérer son libre arbitre.

Eva PARISIEN

 

 

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